Il est révolté par notre société. Trop d'injustice, trop de misère, trop d'égoïsme, trop d'inégalité. "Avec la peinture, je peux exprimer un peu de cette colère.
En tout cas je n'ai aucun autre moyen de le faire. Quelque part çà canalise ma violence. En fait, le sujet de peinture n'est qu'un prétexte. C'est une sorte de sac de boxe dans lequel on frappe, souvent pour ne pas dire grand-chose, mais seulement pour se libérer".
Devant nous le spectacle, tout en douceur, de la Méditerranée. Les cris des enfants auraient vite fait de nous replonger dans quelque souvenirs de grandes vacances insouciantes. Ces moments où l'unique horizon est la date de la rentrée des classes en automne. Comme elle paraissait lointaine alors... Les heures passent lentement dans cette conversation ardente. Loulé c'est un volcan. Passionnel et réactif, il parle vite, comme on se jette à l'eau, sans trop réfléchir. "Le jour où j'ai pris les pinceaux, j'ai su que c'était toute ma vie. Même si parfois je me demande pourquoi je peins... Car çà détruit... Et puis, je n'aime pas les grands discours, je ne suis pas vendeur d'un personnage. Les gens me prennent comme je suis : je fais vraiment ce que je sens".

L'artiste se sent proche de l'univers de la presse satyrique comme Charlie Hebdo ou encore Hara Kiri et l'Echo des savanes. Il ne veut pas rester silencieux. Il a besoin de l'ouvrir avec passion pour donner quelque chose au public. Sans être pour autant "grande gueule" avec le côté déplaisant des donneurs de leçon. Non, pas du tout. Son registre à lui, c'est l'amour. "Le seul intérêt de la vie, c'est de pouvoir offrir, de renvoyer les choses. L'amour c'est l'essentiel de la vie. Je suis toujours émerveillé quand je vois un collectionneur prendre possession d'une peinture. C'est comme s'il y avait un galop dans sa tête. Et pourtant, pour ces moments de bonheur partagé, combien d'heures de désespoir, de déceptionsolitaire pour le peintre. Mais j'ai la foi,je suis comme dans les ordres et Dieu sait qu'il n'est pas facile de croire !".



L'heure du déjeuner est arrivé et les premières cigales se font entendre. L'endroit est propice aux confidences. "La vie c'est avant tout une question d'énergie. Ceux qui croient vraiment très fort en quelque chose vont finir par y arriver. Le problème c'est que beaucoup se découragent devant les premiers obstacles. Quand on choisit la peinture il faut vraiment ne plus jamais se poser de questions sur ce choix, sinon on devient fou ou l'on se jette par la fenêtre, tellement c'est difficile moralement et quelquefois matériellement aussi".

Thierry Loulé a connu ces moments de dérive, allant jusqu'aux rives de l'indigence, mais il porte en lui des siècles d'atavisme, de fierté et de dignité. Ca lui a permis de tenir le coup. Et puis il y a cette peinture qu'il porte en lui et qu'il a tellement envie de partager. "Je suis un brin utopiste. J'ai envie de changer les gens. De leur faire découvrir autre chose que l'effrayante banalité du quotidien. Qu'ils puissent avoir accès à autre chose. C'est vraiment le sens profond de mon travail. Je me sens l'âme d'un missionnaire, même si la route est longue". Le patron de l'hôtel "Les Girelles" à Ramatuelle, qui a présenté pendant l'été des toiles de l'artiste, a di dans un langage un peu cru : "Loulé, ce n'est pas une peinture de lèche-cul !". Nous ne sommes pas loin de partager son point de vue. Il y a comme une filiation avec la peinture de regretté Adrien Seguin. Un travail de révolte, loin des discours officiels, un travail qui vient de la rue, un travail qui fait chanter les tons purs. Adrien Seguin nous disait quelques jours avant sa mort : " J'aime la peinture, j'aime l'amour, alors tout s'explique : je peins par amour et c'est tout". Voilà deux artistes, malgré la différence d'âge, qui se seraient bien plus.

Gérard Gamand
chief editor of the magazine AZART
rédacteur en chef du magazine AZART